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I want to hold your hand[8].
C’était le sketch qui concluait chaque séance. D’abord, il fallait se farcir tous les récits vécus des accros à la gnôle et à la dope, et puis on formait la chaîne pour adresser nos prières au Seigneur. Quatre-vingt-dix minutes de confessions pour vingt secondes de contact physique. Il fallait que je reconstruise ma vie. Cette étape m’apparaissait comme une corvée, et la rousse aux allures de lesbienne, provisoirement, comme un lot de consolation.
Ma première réunion des Alcooliques Anonymes. Lundi 1er août 1977.
J’ai 29 ans. J’ai survécu à sept ans de psychoses et d’ingestion de tampons d’inhalateurs. J’ai arrêté la gnôle, l’herbe et les stimulants pharmaceutiques. Mon nouveau régime, c’est l’abstinence. L’avenir s’annonce horrible. J’ai renoncé au vol à l’étalage et aux violations de domicile. Je n’ai pas eu de révélation spirituelle.
Faire défiler dans ma tête des visages de femmes a failli me tuer. Mon appétit compulsif avait effectué un tour complet sur lui-même. À présent, c’était le droit chemin qui m’attirait. Mon apostasie était dictée par un intérêt implacablement égoïste. Je voulais des femmes. Je voulais écrire des romans. La sobriété était synonyme d’efficacité. Je ne pouvais pas réaliser mes projets dans mon état de délabrement physique du moment.
La réunion s’éternise. La plupart des participants ont la cigarette au bec. La fumée irrite mes tissus pulmonaires en voie de guérison. Un type appelle la rousse « Leslie ». Elle ressemble à une Marcia Sidwell au rabais. On arrête de se tenir la main. Leslie ne m’a pas jeté un seul regard. Tu as fait tout ce chemin pour ça ?
La situation n’est pas si dramatique. Ma toux chronique est guérie. Je suis jeune et d’une résilience héroïque. J’ai un emploi de caddie au Country Club de Bel-Air. J’ai une chambre d’hôtel à vingt dollars par semaine. Les toilettes et les salles de bains communes sont au bout du couloir. Le lavabo de ma chambre me sert de pissotière.
Une nouvelle affiche de Beethoven trône au-dessus de mon lit. J’écoute les messes mystiques du Maître sur un magnéto huit pistes et je médite. Un sens moral qui s’est révélé en moi depuis peu m’interdit désormais de jouer les voyeurs. Je ne lorgne plus, j’examine. Je traîne dans Westwood Village, je regarde les femmes, et je me cabre au moment de les aborder. Je n’ai aucune notion du code social. Pour moi, le monde qui m’entoure est encore flou. La révolution sexuelle concerne les autres. La permissivité de l’époque appartient aux petits malins et aux baratineurs. Je suis un ancien pervers à la dérive, et mon repentir reste fragile.
Mes pulsions sexuelles ont failli me tuer. Elles étaient solitaires et stimulées par la drogue. De cette période me reste un mémorable défilé de visages féminins. Il me semble que c’est à Dieu que je dois mon salut, et je me demande quelle mission Il a prévue pour moi. Elle se résume à écrire des livres et à trouver l’Autre. Cela se passait il y a trente-deux ans. Les visages tourbillonnent encore dans ma tête plusieurs décennies plus tard. Ces femmes demeurent sous la forme d’images en quête d’une structure narrative. Elles ne savaient pas qui j’étais alors, et elles ne savent pas qui je suis aujourd’hui. Des femmes réelles les ont rejointes. Mon expérience de la réalité et d’un discours concret n’a en aucune façon effacé cette collection de visages. Mon cœur lascif s’est dilaté pour les conserver tous.
J’ai failli mourir. J’ai attribué ma maladie à la Malédiction. C’était un châtiment divin et un dommage collatéral de la mort que j’avais provoquée. J’avais échafaudé des fantasmes honteux dont la figure centrale était Jean Hilliker et payé un prix quasi fatal pour cette transgression qui provenait tout droit de la Malédiction. Ma mère était morte depuis dix-neuf ans. Je n’éprouvais aucun amour pour elle et j’ignorais ma dette envers elle. Je redoutais son pouvoir, que j’annihilais en la bannissant de mon esprit.
Ma chambre d’hôtel était étroite et insuffisamment meublée. Je veillais à ce qu’elle soit d’une propreté impeccable. J’y allumais rarement la lumière. Sobre comme un chameau, j’écoutais Beethoven et ses disciples de moindre talent, et dans ma tête je parlais à des femmes.
Des visages surgissaient du temps de ma jeunesse. Les filles de Hancock Park étaient là. Celle que j’avais prénommée Joan apparaissait souvent. Mentalement, je me la représentais âgée de 38 ans et je me félicitais de ses pouvoirs de prophétesse. La vraie Joan eut 12 ans cette année-là.
C’était de la peinture mentale. Je créais une palette visuelle sur une bande-son dont l’urgence était toute nouvelle. Je voulais à tout prix écrire des histoires et toucher réellement des femmes. Aux Alcooliques Anonymes, j’ai entendu des femmes raconter leur vie. J’ai analysé la façon dont elles disaient avoir souffert de misogynie et de traumatismes sexuels sans remettre en question l’idée même de la suprématie masculine. Je conversais avec elles dans le noir. J’étais leur consolateur, leur interlocuteur, leur ami. Au cœur d’une profonde compréhension réciproque, nous faisions assaut de séduction. Le sexe était pour chacun de nous l’expression d’une vie marquée par une appétence contrariée jusqu’à ce premier baiser.
Ce fantasme répétitif à l’infini pouvait se transposer aisément. J’étais à la recherche de la probité et du sexe transcendant dans une confrontation face à face. J’enlaçais des femmes-images avec discernement et les abandonnais sans ménagement. La sobriété décuplait mes prouesses fantasmées mais entravait gravement mes capacités à réprimer mes propres sentiments. Je me sentais victime d’un envoûtement vaudou. Qui déclenchait des crises de larmes et des accès de rage à donner des coups de poing contre les murs. Ce qui me poussa à passer à l’action.
En sachant que les femmes ne pourraient lire mes pensées et détecter ma pitoyable condition.
En sachant que mon dessein moral cachait purement et simplement un désir sexuel.
En sachant que les femmes ne me percevaient pas en sauveur et qu’en fait elles avaient peur de moi.
Je traînais dans les librairies proches du campus de UCLA. Je scrutais des visages de femmes pour y déceler un caractère et un sens de l’humour indiquant qu’elles pourraient être éventuellement sensibles à mon charme. Erreur de calcul de ma part. Je ne possédais aucun charme et tout chez moi trahissait mon état de tension nerveuse. Pour les aborder, j’utilisais un boniment qui avait toujours un rapport avec les livres – et je ne prenais pour cibles que des femmes qui paraissaient intellectuelles et pleines d’assurance. Elles avaient franchi le cap de ma rigoureuse présélection : pas de maquillage excessif, pas de vernis à ongles, pas de posture sexy ou d’accoutrement rock-and-roll. Ce que je cherchais, c’était un mélange de naturel et de passion brûlante. Je cherchais une âme sœur : autodidacte et insensible aux tendances.
Les premières femmes que j’abordai me rejetèrent sans tarder. Je me trahissais instantanément. La conversation causait ma perte. Ma bouche se convulsait, mes yeux de fouine lançaient des éclairs, mon corps secoué de spasmes déclenchait des alarmes. Mes lunettes glissaient sur mon nez. J’exhibais de tristes chicots, témoins des bagarres à coups de poing que j’avais perdues et d’une hygiène dentaire déplorable. J’étais l’incarnation d’un appel au secours. Les femmes le comprenaient aussitôt. Les rebuffades m’ont décidé à revoir mes critères et à placer la barre plus haut sur le plan spirituel.
Seules les femmes solitaires et égarées comprendraient ma gravité. Aussi inadaptées que moi, c’étaient mes sœurs, réglées sur ma longueur d’onde. Elles seules appréciaient le discours intérieur et le sexe comme flamme sanctifiée. Leurs âmes souillées étaient synchrones avec celle de votre serviteur.
Voilà à quel point mon raisonnement était alambiqué, à quel point ma quête de l’amour était mystique et prédatrice. Je suis parti à l’assaut d’une seconde vague de conquêtes potentielles, repérées cette fois dans des magasins de disques. Leur physique n’avait rien de remarquable, et elles étaient toutes d’une stupéfiante non-sveltesse. Elles me plaisaient et je les désirais malgré tout.
Elles m’ont toutes rembarré. Mon approche avait toujours un rapport avec Beethoven. Elles passaient toutes en revue les albums de musique classique. J’ai fait un bide cette fois encore. Leurs sirènes d’alarme se sont déclenchées. Beethoven a été le seul artiste de l’Histoire à rivaliser avec Ellroy, auteur inconnu et pas encore publié. Nous étions semblables : l’un comme l’autre adeptes de la délectation morose, qui se pratique en se curant le nez et en se grattant les couilles. Il désirait des femmes dans le silence de sa solitude. Son âme s’exprimait au même niveau sonore que mes hurlements riches en décibels. Toi et moi, petit :
Elle, L’Immortelle Bien-aimée/L’Autre. Conjonction, communion, consécration, et l’accomplissement du tout. L’espèce humaine progresse et toutes les âmes sauvées deux à deux s’unissent. L’union sacrée de l’art et du sexe pour toucher Dieu.
Ces femmes n’auraient pas pu décrypter mon cœur. Il les aurait horrifiées.
Je veux ramper en toi et t’offrir le même réconfort. Plaque tes mains sur mes oreilles. Je ferai la même chose pour toi. Le hurlement du monde est insupportable et nous seuls savons ce qu’il signifie.
Je déclarais cela à de parfaites inconnues. Ma repartie bâclée en guise de hurlement. C’était la note aiguë et dissonante des derniers quatuors de Beethoven. Je restais à ce point obsédé, même dans un état de sobriété totale. Je ne voyais aucun signe d’apaisement ni aucun espoir de libération.
J’étais devenu sobre. La peur de mourir m’aidait à tenir le cap. Le côté consciencieux de ma nature se renforçait constamment, jour après jour. Les Alcooliques Anonymes m’offraient la prédestination et une latitude acceptable dans ma propre foi. La moitié de mes camarades en sobriété étaient des femmes. Je les observais et j’enchaînais à toute vitesse des béguins à sens unique. Elles me rejoignaient dans le noir. Je reconstruisais les discours qu’elles avaient tenus lors des réunions et j’altérais le sens de leurs vies pour mettre l’accent sur l’amour fictif qu’elles éprouvaient pour moi.
Tout était affaire de reconnaissance. Le dialogue était inclus à proportion égale. On partageait pareillement la vérité de nos existences, puis on s’embrassait. Arrivés au bord du précipice de la passion, on battait en retraite, on se jurait de rester monogame puis on faisait l’amour. C’était à ce moment-là que je me masturbais. Cette partie de mon voyage se terminait de façon abrupte. Ouf ! – à présent nous pouvons parler de ce que tout cela signifie.
Des images au flou artistique défilaient au rythme des confidences sur l’oreiller. Des femmes que je n’avais jamais vues nues apparaissaient dévêtues près de moi. Melinda D. aplatit son sein pour mieux se blottir contre moi. Je touche les cicatrices d’acné sur le cou de Pat J. pour lui dire que ce n’est pas grave. Elle secoue la tête, repousse ma main et me dit chuuut… Le clair de lune traverse les vitres de mon hôtel minable. Laurie B. a les larmes aux yeux. Je souris parce qu’elle vient de dire Je t’aime. Elle rit et tire sur mes chicots grotesques.
Voilà comment c’était. Il y a plus de trente ans – et je ne peux renoncer à un seul moment de cette période.
On discute avec gravité, on fait l’amour, on rediscute avec gravité. Transpiration et haleine chargée d’une odeur de nicotine, à cette époque où les femmes qui avaient de la classe fumaient encore. On se promet un avenir commun. C’est notre cause commune à Nous. On analyse nos passés partagés qui nous promettent un avenir utopique. Leurs histoires véritables et la version que j’en donne quand je les réinterprète. La façon hypocrite dont j’omets de parler de cette femme dont la mort plane au-dessus de ma tête. Le rôle de sauveur que je m’attribue et devant lequel elles capitulent. Leur promesse d’apaiser mon immense chagrin. Ma promesse de rosser jusqu’au dernier tous les hommes qui leur ont fait du mal. Notre certitude que nous resterions éternellement fidèles et que cela resterait toujours aussi meeeerveilleux.
On discute avec gravité, on fait l’amour, on rediscute avec gravité. Chaque nuit, sur un mode monogame mais transférable, n’importe quelle femme pouvait devenir Elle.
Pauvre cinglé, artiste manqué*, tout cela n’était qu’acrobaties mentales.
Cette fièvre-là m’a hanté une année entière. C’étaient les courants changeants de l’âme qui la régissaient. Mon angoisse physique s’accrut. Le scénario des confidences sur l’oreiller changea de direction. Le monde réel m’appelait de nouveau. Il fallait que je la possède tout de suite. Je restais paralysé. J’écoutais moins l’Elle fantasmée mais je lui parlais davantage. Je vivais dans le stimulus qu’Elle me procurait, et la rage qui m’habitait était le désir de réécrire Sa vie selon mes propres critères. La passion cernée par le flux des perceptions. Des biographies révisées pour convenir à mes besoins narratifs et assouvir mon ego démesuré et déficient. Un stage de formation pour un jeune homme à l’ambition sans bornes, tenaillé par la culpabilité, et profondément croyant.
« Je prendrai le destin à la gorge. » Tel est le cri que poussa Beethoven alors que sa surdité s’aggravait. La solitude chaste du Maître et ma conviction a posteriori : l’art est ce dialogue avec les esprits inaccessibles – et ce que vous parvenez à saisir afin de pouvoir écrire.
Mon seuil de stimulation explosa. Les putes envahissaient le Sunset Strip en masse.
On était en 78. La panique causée par l’Étrangleur des collines avait fait rage puis était retombée. Finis, les rapts à Hollywood. Ce salopard s’était volatilisé. Mes prières pour sa capture n’avaient pas été entendues. J’observai le résultat.
Sunset grouillait de prostituées sur plusieurs kilomètres. Certaines portaient des fringues vulgaires de tapineuses et un maquillage outrancier. La plupart s’habillaient comme des femmes normales. Elles semblaient représenter un nouveau style de l’amour-à-vendre. Puisqu’elles voulaient vendre, j’étais acheteur.
Aux Alcooliques Anonymes, j’avais fait la connaissance de quelques flics. Ils m’ont vite mis au courant. Ces femmes étaient des « occasionnelles du week-end ». Certaines étaient des « actrices » qui cherchaient de quoi améliorer leurs revenus. La plupart étaient des employées de bureau ou des institutrices venues de Bakersfield ou de San Bernardino. Elles créchaient dans des motels et se sentaient en sécurité parce qu’elles étaient nombreuses. Évidemment, elles paraissaient normales. Mais… aucune fille normale ne propose son cul pour du fric.
C’était leur apparence de normalité qui m’excitait. Je sentais là des histoires individuelles façonnées par des codes sociaux spécieux. L’un de mes copains flics m’a cité la cocaïne. Un autre, le féminisme dévoyé. Un troisième, l’appât du gain – tortille du cul, The times, they are a changin’[9].
Ces femmes semblaient réelles. J’empruntais des voitures, je maraudais sur le Strip, et je scrutais leurs visages. Je lisais leur regard, je sentais ce qui les avait amenées là et ce qui les persuaderait d’arrêter. Elles investissaient le trottoir à partir de vingt heures. J’effectuais des douzaines de circuits de reconnaissance. Je les observais, à la recherche de visages respirant la santé ou de signes indiquant des façades sur le point de se fissurer. Ensuite, je changeais de territoire. Je suivais Sunset vers l’est jusqu’à Bunker Hill. Je surveillais le Dorothy Chandler Pavilion.
Les concerts symphoniques se terminaient vers vingt-deux heures. Des femmes portant des violons ou des violoncelles surgissaient des portes de derrière. J’étais l’admirateur muet qui guette les artistes à leur sortie de scène. La plupart des femmes étaient attendues par leurs maris ou leurs compagnons. Elles portaient des robes noires ajustées à la taille et au décolleté plongeant. Elles semblaient impatientes de se débarrasser de leur tenue de travail, de boire quelques verres et de parler de musique. Des femmes seules sortaient en trimballant de lourds instruments. Je proposai mon aide à plusieurs d’entre elles. Elles me dirent toutes Non.
Retour au Strip. Pour décrypter des visages. Et peaufiner mon esthétique de l’amour-est-à-vendre, achetons-le.
J’aimais les femmes plus âgées que moi. Je pensais qu’elles me seraient reconnaissantes de les avoir choisies et qu’elles seraient mieux disposées à mon égard. J’aimais les femmes à lunettes. J’aimais les femmes dont le front plissé disait : Faire le tapin, ce n’est peut-être pas l’idéal.
Cela m’a pris deux douzaines de maraudes en voiture et de rebuffades avec le L.A. Philharmonic. J’ai mis un peu de fric de côté, emprunté une voiture, et je suis passé à l’attaque.
C’est un milieu de semaine. Il fait froid. Des tornades de pluie ont balayé Los Angeles. Le Strip est noir de monde. Les femmes portent des cirés boursouflés et des cache-poussière en daim. Je remarque une professionnelle solitaire contre le mur latéral du lycée de Hollywood. Elle porte des petites lunettes rondes. Elle est blonde, grande et mince. Elle porte une robe moulante sous un duffle-coat. C’est simple et c’est touchant. C’est la conception qu’une marginale intello pourrait avoir d’une tenue sexy. Elle a sept ou huit ans de plus que moi et semble nerveuse. J’extrapole l’histoire de sa vie instantanément et d’une façon qui me paraît pertinente. Prof de fac dans la débine. Une succession d’hommes faibles. Une approche détachée de la prostitution comme expérience de laboratoire.
Je me gare le long du trottoir. Elle s’approche de la voiture et se penche à la fenêtre de la portière côté passager. Je lui dis bonsoir. Elle veut savoir si je suis flic. Je lui demande d’où lui vient cette idée.
Elle me parle de mes cheveux courts. Je justifie ma coupe à ras et j’ajoute que je travaille sur un terrain de golf. Elle m’objecte : Tu cherches simplement à ne pas être comme tout le monde.
Son discernement me ravit. Elle parle d’une voix monocorde, du Midwest. Elle m’annonce que c’est vingt dollars pour une pipe et trente si je veux la sauter. Je lui réponds que j’ai cent dollars en poche et que je souhaite simplement profiter d’une portion raisonnable de son temps. Elle regarde sa montre et me demande si je désire quelque chose de spécial. Je lui dis : Non, seulement un peu de temps avec vous. Le regard qu’elle me lance signifie : Ah, bon, tu fais partie de ces types-là…
Elle m’entraîne vers un motel, quatre pâtés de maisons plus loin, sur La Brea. La chambre est deux fois plus grande que la mienne, et quand même petite. Elle nous enferme à clé et désigne la coiffeuse. J’y dépose cinq billets de vingt dollars.
Il fait chaud dans la chambre. J’ai les jambes en coton et je sens qu’elles se couvrent de sueur. Elle ôte son manteau et le jette sur une chaise. Elle a des bras ronds pour une femme aussi mince. Une image me traverse l’esprit : Vera Miles en experte des bars chic dans Le Fugitif. Elle ramasse mon argent et le fourre dans son sac à main. Je dis : On n’est pas obligés de le faire. Elle me répond : Je te fous à la porte si tu te mets à pleurer.
Je m’adosse au mur et je ferme les yeux. Elle me conseille de ne pas en faire tout un plat. Je rouvre les yeux. Elle déboutonne son chemisier. Je lui demande d’où elle vient. De Fullerton, me répond-elle.
Une ville universitaire du comté d’Orange. Ce qui validait ma théorie. Je commence à parler…
Elle dégrafe son soutien-gorge. Je vois ses seins et je souris. Voilà qui est mieux, dit-elle. Je lui prends la main droite et pose un baiser sur son bras, au-dessus du coude.
Elle me secoue la main et me dit : Laisse-toi un peu aller, d’accord ?
Je respire à fond plusieurs fois, cela me détend. Elle se débarrasse de ses chaussures et garde ses socquettes. Elle ôte sa robe et ses sous-vêtements et reste plantée devant moi.
Elle me demande : Ça va ?
La chambre bascule.
Ensuite, tout se précipite. Tout va plus vite parce qu’elle a hâte d’en finir et que je n’ai pas envie de la gêner ou de la contrarier.
Elle n’a pas envie de parler.
Elle esquive mes questions.
Elle ne me laisse pas la serrer dans mes bras.
Je ne sais pas combien de temps cela a duré. J’ai eu le sentiment que le monde venait de m’être révélé.
J’ai donc recommencé à de nombreuses reprises avec mon intuition de branque et ma ferveur de petit-fils de pasteur en rut.
Ma liste devint imposante, les tarifs élevés de ces dames plombaient mes finances, mes critères étaient uniques. Le tourbillon de visages disponibles se renouvelait sans cesse.
Les voitures que j’empruntais pour jouer les pervers me transportaient jusqu’au Strip et me ramenaient chez moi, insatisfait : j’avais fait l’amour, mais je n’étais pas repu. Un détour du côté du Dorothy Chandler Pavilion rétablissait l’équilibre et faisait remonter mon appétence. Dans l’un ou l’autre de ces deux endroits, j’éveillais les soupçons. L’Étrangleur des collines, le monstre local, était encore dans toutes les mémoires. Je sillonnais le même territoire. Pourquoi est-ce que tu me proposes plus d’argent que je ne t’en demande ? Non, je n’ai pas besoin que vous me portiez mon violoncelle.
Je comprenais les différences entre les deux professions et je traitais ces deux catégories de femmes de la même façon. Je cherchais un élément culturel chez les prostituées et une lascivité brutale chez les musiciennes. Des premières, j’obtenais le passage à l’acte ; des secondes, je n’obtenais rien du tout. Mon acuité extrême était une illusion, et suprêmement égoïste. Je scrutais des visages de femmes pour savoir si elles méritaient d’être aimées, et j’exigeais aussitôt leur amour en retour. Tout cela n’était qu’un troc grossier typiquement mâle : de l’argent contre des faveurs faussement impromptues. J’arrivais avec un texte tout prêt, et je me désintégrais au premier signe d’improvisation. Les prostituées n’avaient pas envie d’entendre l’argumentaire grâce auquel je me justifiais d’acheter leur corps. Les violonistes n’avaient pas besoin d’un minable comme moi – elles voulaient un vrai Sviatoslav Richter. Les deux groupes voyaient en moi un fanatique qui masquait ses intentions derrière un écran de fumée.
Les prostituées prenaient pour principe que le sexe était une activité banale, c’est pourquoi elles faisaient confiance aux hommes qui acceptaient de les payer pour les sauter. Je ne pouvais pas accepter ce principe implicite. Les musiciennes voyaient le sexe comme un aspect parmi d’autres de leur existence en quête de raffinement. Cette idée-là était tout aussi restrictive. La bonne réponse, c’est que le sexe est tout – alors, montrez-moi les visages et je raconterai l’histoire.
Mon idée maîtresse, c’était : les femmes en tant que muses. Je faisais subir à la gent féminine tout entière une véritable course d’obstacles. Les rares élues franchissaient fièrement la dernière haie. Des prostituées choisies avec soin survivaient à une série de repérages en voiture et je les décrétais aptes à m’avoir une fois pour client et à rester dans ma mémoire éternellement. Les musiciennes survivaient chastement. Je ne portais jamais leur instrument. Je récoltais quelques sourires qui me permettaient de tenir jusqu’à la semaine suivante.
Du Sunset Strip au Dorothy Chandler Pavilion et retour. Mon processus de sélection. Cent dollars offerts pour ça : est-ce qu’on peut se déshabiller et bavarder un peu ?
J’ai encaissé trois refus. Ça a marché quatre fois. Ça permettait aux filles de décompresser. En échange, j’avais droit à de la douceur, des soupirs tarifés, et de la conversation. Le plus excitant, c’était le déshabillage et les tableaux* mis en scène. J’ai entendu des histoires de mauvais pères, de maris infidèles à Camp Pendleton et du visqueux Tonton Harold qui les pelotait dans les coins. Je ferrais ma proie un peu plus tard dans la soirée. Elles étaient fatiguées et bien contentes de tomber sur un micheton qui ne les épuisait pas. Je les étudiais tout en les pressant de questions. Elles faisaient des économies pour ouvrir une boutique. Elles avaient besoin de fric pour payer la scolarité de leur môme attardé mental. Elles étaient post-sexe ou au-dessus du sexe. C’étaient des féministes pragmatiques qui s’enflammaient pour une doctrine quelconque trouvée dans un bouquin à gros tirage. Elles faisaient peu de cas de l’idée selon laquelle il n’y avait rien de plus important sur terre que le sexe. Elles me donnaient un moment infime de leur vie et elles m’étaient reconnaissantes de lui accorder de l’importance.
J’appris un peu à bavarder. J’appris quelques pratiques sensuelles. Fais ceci ou bien ceci – tu auras peut-être une copine un jour. Tu es un gentil garçon, fais-toi soigner les dents, ne regarde pas les filles avec ces yeux ronds. Qu’est-ce qui se passe dans cette caboche bizarre ?
Je l’ai dit à quelques-unes. Je leur ai expliqué que je voulais écrire des livres. Que j’aimais les romans noirs et la musique classique. Mon cerveau fonctionnait en surrégime. Je me rendais à pied à mon travail au terrain de golf, et je flânais en route pour regarder les femmes. Le drame commence lorsqu’un homme rencontre une femme. De violents événements interviennent. L’homme et la femme sont balayés par une corruption catastrophique. Ils affrontent une série de personnes moralement dérangées qu’il faut contrecarrer ou neutraliser. L’homme et la femme ne parviennent pas à échapper à ces malfaisants.
Moralement, l’intérêt de la lutte consiste à vaincre l’adversité et donc à changer. Cela m’effraie de penser qu’avec le temps, l’amour/le sexe véritables s’étiolent et finissent par mourir. Je veux l’amour véritable et je trouverai l’amour véritable et je ne le laisserai pas paralyser mon imagination. Tu me dessines de belles images. Nous sommes ici pour nous faire des confidences particulières. Peu m’importe que tu essaies simplement d’être gentille et que je te paye pour ça. Les femmes m’entraînent dans des lieux extraordinaires puis elles m’abandonnent à mon triste sort. C’est la perspective romantique depuis laquelle je veux écrire. Tu reprogrammes mon cœur et tu me montres comment les choses fonctionnent. Tu me parles et tu m’écoutes. C’est le monde dans un livre d’images animées que je suis capable de comprendre.
Oui, mais je suis nue.
Eh bien, moi aussi, je suis nu.
Tu ne vas pas me demander quelque chose de dégoûtant.
Non, absolument pas.
J’ai eu cette conversation à quatre reprises. Elle était suivie de regards stupéfaits et de regards tendres. Avec la dernière de ces femmes, j’ai parlé jusqu’à deux heures du matin. C’était une ouvrière agricole du comté de Kern. Elle gardait les mains croisées derrière la tête. À chaque pause de mon monologue, je déposais un baiser au creux de ses aisselles. Cela semblait la ravir. On n’a pas fait l’amour. On s’est assoupis et on a dormi côte à côte. Elle s’est blottie contre moi et m’a tenu le poignet gauche.
La formule s’est constituée de cette façon. Les visages ont formé un tout cohérent au cours de ma vie de voyeur. Aux confidences imaginaires sur l’oreiller ont succédé de vraies confidences dans des motels de passe. Les esprits furent revus et corrigés au détriment de leur véracité probable.
L’histoire est née de ma perception des femmes que je n’avais pas pu avoir et s’annonçait aussi grandiose que leur recréation sous forme de mythe. Je me métamorphosai aisément en détective privé fou de musique. Celui-ci venait de la lisière pauvre de Hancock Park. Il avait récemment cessé de boire. Sa mère n’avait pas été assassinée. Il ne pistait pas les filles riches et ne volait rien dans leurs appartements. Je supprimai le pathos d’une masturbation quasi fatale. Ce type-là avait davantage de dignité.
La femme jouait du violoncelle. Elle ressemblait à celle que j’avais prénommée Joan. La vraie Joan eut 14 ans cette même année.
Le langage corporel de cette femme fictive était emprunté aux prostituées que j’avais observées. Ses formes étaient celles des femmes rencontrées aux Alcooliques Anonymes que je m’étais mentalement représentées nues. Son tempérament était celui de Jean Hilliker. Son regard prophétisait la vraie Joan et aussi ma future maîtresse Karen, une femme mariée. Il y avait même des visions fugitives de la magicienne Erika.
L’intrigue était un patchwork de romans criminels. L’action se déroulait dans une version rigoureusement aseptisée de Los Angeles. Il n’y avait pas d’El Monte. Je n’avais pas le cran nécessaire. Il n’y avait pas de Hancock Park avec toutes ses perversions sous-jacentes.
J’évitais Hancock Park. Je restais au nord de la 1re Rue, au sud de la 6e, à l’ouest de Highland et à l’est de Western. Une fois par mois, je passais en vitesse devant cette laverie automatique, à la recherche de Marcia Sidwell. Elle n’y était jamais. C’étaient des missions-éclair. Un coup d’œil et je m’éloignais.
Verboten ! Ne fais pas ça ! Tu es un homme nouveau ! Collet en barbelé, puits empoisonné, attention danger !
Les maisons m’attiraient toujours comme des balises. Des vestiges des filles y étaient encore vivaces. Je ne pouvais pas me permettre d’y retourner.